
Et si la vérité ne résidait ni dans l’opinion du plus brillant expert, ni dans celle de la majorité, mais dans la synthèse d’une diversité de regards ?
En 2004, le journaliste américain James Surowiecki publie The Wisdom of Crowds (La sagesse des foules), un ouvrage devenu une référence sur l’intelligence collective.
Sa thèse est contre-intuitive : dans certaines conditions, un groupe d’individus ordinaires peut être plus intelligent que l’expert le plus brillant qui le compose.
Le jour où une foule a battu les experts
L’histoire commence au début du XXᵉ siècle.
Le statisticien britannique Francis Galton assiste à une foire agricole. Un concours est organisé : plusieurs centaines de personnes doivent deviner le poids d’un bœuf après son abattage.
Les participants sont de tous horizons : agriculteurs, bouchers, simples visiteurs, curieux.
La plupart se trompent.
Pourtant, lorsque Galton calcule la moyenne des réponses, il découvre qu’elle est quasiment exacte.
La foule avait trouvé la bonne réponse. Mieux que la plupart des spécialistes présents.
La diversité comme moteur de vérité
Pour James Surowiecki, le génie collectif ne vient pas du fait que les individus soient exceptionnellement compétents.
Il repose sur un mécanisme beaucoup plus simple : chacun possède une partie de la vérité… et ses propres erreurs.
Certains surestiment. D’autres sous-estiment.
Lorsque les erreurs sont variées et indépendantes, elles ont tendance à se neutraliser.
Ce qui subsiste, c’est une estimation étonnamment juste.
La diversité n’est donc pas un problème à résoudre. C’est une ressource cognitive.
Les 4 conditions de la sagesse des foules
Selon Surowiecki, une foule n’est pas automatiquement intelligente. Quatre conditions doivent être réunies.
1. La diversité des opinions
Les individus doivent avoir des expériences, des informations et des sensibilités différentes.
Plus le groupe est homogène, moins il est performant.
2. L’indépendance des jugements
Chacun doit penser par lui-même.
Lorsque les individus copient leurs voisins, les erreurs deviennent collectives.
C’est ce qui explique les paniques financières, les phénomènes de mode ou certains emballements médiatiques.
3. La décentralisation
L’information est dispersée.
Le client connaît son expérience.
Le vendeur connaît le terrain.
L’employé connaît les dysfonctionnements.
Personne ne détient seul toute la vérité.
4. L’agrégation
Enfin, il faut un mécanisme capable de réunir ces contributions : moyenne, vote, marché prédictif, intelligence collective organisée.
Sans agrégation, la diversité reste silencieuse.
Quand les foules deviennent stupides
L’une des grandes forces du livre est aussi de rappeler que les foules peuvent être extrêmement irrationnelles.
Elles perdent leur intelligence lorsque tout le monde pense pareil, lorsque les leaders d’opinion imposent leur vision, lorsque la peur domine ou lorsque la pression sociale étouffe les individualités.
Autrement dit : ce n’est pas la foule qui est sage. Ce sont les conditions dans lesquelles elle s’exprime qui le sont.
Une idée particulièrement actuelle à l’ère des réseaux sociaux.
Ce que cela change pour les études
Cette réflexion dépasse largement l’économie ou la psychologie.
Elle interroge directement notre manière de comprendre le monde.
Pendant longtemps, les études ont opposé le quantitatif, censé mesurer, et le qualitatif, censé comprendre.
Mais la leçon de Surowiecki est ailleurs.
La vraie question n’est pas : « Combien de personnes avons-nous interrogées ? »
Mais plutôt : « Avons-nous réussi à capter une diversité suffisante d’expériences pour comprendre le phénomène étudié ? »
Le défi n’est plus uniquement d’agréger des réponses. Il consiste aussi à préserver la richesse des contributions humaines : verbatims, récits, photos, vidéos, émotions, contradictions.
Le chiffre révèle une tendance. L’humain lui donne du sens.
En conclusion
À l’heure où l’on célèbre autant l’intelligence artificielle que l’expertise individuelle, James Surowiecki nous rappelle une idée fondamentale :
La vérité collective ne naît pas de l’uniformité. Elle émerge de la diversité des regards.
Encore faut-il savoir l’écouter, l’organiser… et lui donner du sens.
Pour aller plus loin
James Surowiecki, The Wisdom of Crowds, 2004.
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